Janelle Monae

Lorsqu’on a rencontré Janelle Monáe il y a une dizaine d’années, plus précisément en 2007 avec son premier EP « Metropolis: Suite I (The Chase) », elle se présentait comme un Alien. Une cybergirl sans visage, sans coeur et sans esprit, comme elle le chantait dans « Violet Stars, Happy Hunting!!! ». Une décennie plus tard, la voilà qui débarque en mode « Dirty Computer » du nom de son troisième album.

Dans cette image d’ordi sale il faut surtout y voir le reflet que la société lui renvoie. Celui d’une femme noire, artiste et ouvertement pansexuel (ce qui veut dire qu’elle peut être attirée par un individu de n’importe quel sexe ou genre), un profil évidemment loin d’être formaté et formatable. Un concept qui se décline sur les quatorze titres du disque (dont deux interludes) et qui s’apprécie aussi bien avec les yeux qu’avec les oreilles.

Car Janelle, en plus de la musique, c’est toujours un travail sur l’image hyper pointilleux. Elle est l’une des premières sur la scène R&B a avoir poussé les concepts de ses albums aussi loin, avant que des artistes plus mainstream comme Beyoncé ne démocratisent cette pratique, notamment avec les fameux visuals albums.

Justement, « Dirty Computer » s’accompagne d’un moyen métrage d’une cinquantaine de minutes où Janelle nous plonge dans son univers dystopique où les individus jugés différents sont amenés à être effacés pour se conformer au moule d’une société clean. Avant le formatage, le spectateur est invité à replonger dans la mémoire interne de la chanteuse, un univers young, black, wild and free, comme elle le chante dans « Crazy, Classic, Life ». Ce disque, c’est un condensé des titres entre funk et pop irrésistibles, sublimés par une production riche et exigeante qui nous offre une redécouverte à chaque écoute.

Impossible ainsi de ne pas succomber à « Take a Byte », « I Like That », « Pynk » en feat avec Grimes, ou les tubes « Screwed » en duo avec Zoé Kravitz (la fille de) et le fabuleux « Make Me Feel », où la patte de Prince, avec qui Janelle a collaboré avant sa disparition il y a deux ans, est plus que perceptible.

Janelle Monae

Arrivé cinq ans après l’inoubliable « The Electric Lady », « Dirty Computer » sort dans une Amérique changée et plus consciente de ses problèmes. Une Amérique où les mouvements Black Lives Matter et Time’s Up sont nés. Toutes ces idées imprègnent inévitablement l’oeuvre de Monáe, qu’on a pu voir l’an dernier dans deux films très forts (« Hidden Figures » et « Moonlight ») et qui n’hésitent pas à prendre publiquement la parole sur ces sujets, notamment lors des derniers Grammy Awards.

« American », le titre final, clôture ainsi un album qui s’inscrit comme un témoignage important et intelligent de notre époque. Et c’est aussi ça toute la beauté et la force de la pop music : « Dirty Computer » se positionne incontestablement comme un des grands disques de l’année.

Don’t try to take my country, I will defend my land,
I’m not crazy, baby, naw, I’m American,
I’m American, I’m American, I’m American.

Janelle Monáe sera en concert à Paris le 5 septembre prochain à la Grande Halle de la Villette dans le cadre du festival Jazz à la Villette.

A retenir : « Make Me Feel », « Screwed » et « Take a Byte ».
Note : 85 / 100